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Les bases scientifiques douteuses de la décision canadienne de ré-homologuer le glyphosate pour 15 ans

Le 28 avril dernier, l’ARLA[1] relevant du ministère de la Santé canadien publiait une réévaluation du glyphosate, prétendant qu’il ne présentait pas de risque pour la santé, donnant ainsi son feu vert à ces herbicides pour plus de 15 ans.  Plusieurs avis d’opposition ont alors été déposés[i][2] pour mettre en évidence les très sérieuses lacunes de cette réévaluation jugée d’une qualité douteuse.

 

Si les analyses des instances européennes ne manquent pas de failles lorsqu’il s’agit d’évaluer le glyphosate, principe actif des herbicides à base de glyphosate (HBG) dont le Roundup, produit phare de Monsanto, les problématiques au Canada sont tout aussi aigües.  Il serait donc hasardeux que les instances Européennes s’appuient sur l’exemple du Canada pour fonder leur décision en la matière.  Comme s’en inquiétait, début septembre, un rapport de 2000 pages remis au premier Ministre français dans le cadre de l’entrée en vigueur provisoire, le 21 septembre 2017, de l’Accord de libre-échange avec l'Europe, le Canada autorise 46 substances actives interdites ailleurs depuis longtemps, dont l’atrazine, interdite en Europe depuis 2003. En outre, le Canada tolère des limites maximales plus élevées de résidus de pesticides dans l’alimentation, refuse l’étiquetage sur l’usage d’antibiotiques dans l’alimentation animale et sur le caractère transgénique des produits, et c’est le premier pays au monde à commercialiser un animal transgénique, en l’occurrence du saumon GM et cela, à l’insu des consommateurs.


Dans leur document de décision nommé Glyphosate: Décision de réévaluation – RVD2017-01, Santé Canada affirme que « l’ARLA juge, après l’évaluation des renseignements scientifiques à sa dispositions, que les produits contenant du glyphosate ne présentent aucun risque préoccupant pour la santé humaine ou l’environnement lorsqu’ils sont utilisés conformément au mode d’emploi figurant sur l’étiquette révisée ». En conséquence : « L’ARLA continue de maintenir l’homologation des produits contenant du glyphosate, à la condition que les étiquettes soient modifiées et mises à jour afin de protéger davantage la santé humaine et environnementale. »


C’est donc en s’appuyant sur un document de 2015, intitulé « Glyphosate: Projet de décision de réévaluation PRVD2015-01 », dans lequel un « réexamen approfondi du glyphosate » aurait été effectué que le Canada vient d’autoriser l’homologation du glyphosate pour 15 ans. Or, deux scientifiques canadiennes, la Pr. Louise Vandelac et Marie-Hélène Bacon, de l’Université du Québec à Montréal, estiment, dans un avis d’objection à cette décision, que ce document de 2015 s’appuie presqu’exclusivement sur les données secrètes de l’industrie, sans analyser l’importante littérature scientifique de la dernière décennie, sans prendre en compte la hausse considérable et continue des herbicides à base de glyphosate et sans examiner leurs effets de contamination de l’eau potable. L’argumentaire de l’ARLA soulignent les auteures, repose essentiellement sur l’étiquetage, comme si la responsabilité des impacts environnementaux et sanitaires des HBG pouvait être reportée sur les usagers de ces pesticides, tout en dédouanant au passage les producteurs et les instances réglementaires…

 

Au chapitre de la santé, qui constitue le cœur du document, l’analyse ne porte que sur le glyphosate, alors que des recherches du CRIIGEN montrent que les coformulants peuvent être jusqu’à 1000 fois plus toxiques (Mesnage et al. 2014). Quant aux 3 volets traités dans le chapitre santé, à savoir les dangers toxicologiques, les risques professionnels et les risques alimentaires, ils s’appuient sur une littérature extrêmement partielle et datée. Ainsi, le volet traitant des dangers toxicologiques, soulignent les deux auteures, repose sur 125 références, dont 118 proviennent de l’industrie et donc non publiées, les 7 restantes étant difficilement identifiables, les auteurs et les lieux de publications n’étant pas mentionnées. Autre grande limite de cette section : 80,5 % de ces documents ont été publiés avant 1996 et seulement deux après 2011. Or, la grande majorité des études scientifiques sur le glyphosate, publiées dans Pubmed (Us National Library of Medicine) (1 641 documents sur 2 400 sur le sujet) ont été produites au cours des 10 dernières années.

 

Quant au volet de l’évaluation des risques professionnels, il ne repose que sur 9 documents, dont l’un provient de l’industrie, 7 n’ont jamais été publiés, tandis que le neuvième, traite des procédures d’évaluation de l’exposition aux pesticides résidentiels.

 

Les lacunes ne s’arrêtent pas là. L’évaluation des risques alimentaires repose à 98 % (340 références sur 347) sur les écrits de l’industrie agrochimique. De la même façon, la grande majorité de ces documents datent d’avant l’an 2000 et ne sont plus à jour. Les auteures en concluent que d’oser prétendre sur la base de documents aussi partiaux, partiels et datés, qu’il n’y a aucun impact sur la santé pour fonder une décision de ré-homologation qui prévaudra jusqu’en 2030 ne correspond aucunement à des exigences d’évaluations scientifiques et réglementaires dignes de ce nom.

 

Cela est d’autant plus problématique que ces documents de l’ARLA de 2015 ne tiennent aucunement compte, montrent les auteures, de la hausse croissante et continue des épandages d’herbicides et de ses impacts dans l’eau, car les deux seules études relatives à la quantité d’herbicides à base de glyphosate dans l’eau datent… de 1974 et 1979… Or, dans le monde, l’utilisation du glyphosate en agriculture aurait augmenté de 300 fois de 1974 à 2014 (0.36–113.4 million kg) selon les travaux du Pr. Charles Benbrook, alors qu’au Canada, depuis 2012, plus de 40 millions de kg d’ingrédients actifs de glyphosate sont vendus, soit deux fois plus que le second pesticide en usage. Au Québec, les épandages ont été multipliées par près de 6 fois depuis 1992. Comment alors s’étonner que des résidus de glyphosate soient présents dans près de 30% des aliments analysés par Santé Canada et omniprésents dans les cours d’eau des zones d’agriculture intensive ? Les auteurs soulignent que cette question est cruciale en matière de santé car la norme de glyphosate dans l’eau potable est respectivement de 280 ug/L au Canada et de de 210ug/L au Québec, soit respectivement 2800 fois et 2100 fois plus élevée que la norme européenne de 0.1ug/L, dose à laquelle des effets significatifs chroniques ont été observés lors d’une étude de deux ans sur la santé des rats (Séralini, G.-É. et al., 2014).

 

Les défauts majeurs de l’évaluation canadienne sont donc légions. Sans citer tous ceux relevés par les auteures, il est intéressant d’en souligner un dernier. Alors que les effets cancérigènes du glyphosate suscitent le débat, et sont l’objet de milliers de poursuites devant les tribunaux aux États-Unis, l’ARLA a délibérément décidé de ne pas tenir compte des conclusions du Centre de recherche international du cancer (CIRC), qui plaçaient le glyphosate dans les substances cancérigènes probables. Pourquoi exclure cette recherche ? Entre autres parce qu’elle ne tiendrait pas compte des études des firmes agrochimiques. En viendrait-on à lui reprocher son indépendance ?

 

Se basant donc sur une évaluation mal faite et surtout complètement partiale, le Canada a donc prolongé l’homologation du glyphosate sur son territoire pour 15 ans… À moins qu’à la lumière des «Monsanto Papers »,  témoignant des fraudes et des campagnes de désinformation pour cacher la dangerosité du produit, qu’à la lumière des révélations de plagiats de documents de l’industrie par l’EFSA et autres controverses du côté européen et à la lumière des importantes lacunes et omissions mises en évidence par plusieurs avis d’objection[3] la nouvelle ministre fédérale de la Santé accepte, tel que demandé par plusieurs avis d’objection, ose un geste d’indépendance et crée un comité d’examen indépendant conformément au paragraphe 35 (3) de la Loi canadienne sur les produits antiparasitaires. Dans quelques semaines, l’Europe s’apprête à suivre le mouvement, dans des circonstances tout aussi mal éclairées. A moins qu’à force d’insister sur les conflits d’intérêts et les évaluations mal réalisées, la donne puisse encore changer.



[1] L’agence de la règlementation de la lutte antiparasitaire (ARLA) est chargée de la règlementation des pesticides au Canada.

[2] Vandelac, L. et Bacon, M-H. (2017) Avis d’objection à la décision de réévaluation RDV2017-01 sur le Glyphosate. Présenté à l’Agence de réglementation de la lutte antiparasitaire (ARLA), Ottawa, juin. https://cape.ca/wp-content/uploads/2017/08/Avis-d27opposition-ARLA-glyphosate-Vandelac-Bacon-juin-2017.-copie-C-1-1.pdf

Equiterre, Fondation David Suzuki, CAPE, Environmental Defence, Prevent Cancer Now (2017). Letter to Minister Philpott re: Final Notice of Objection to Glyphosate Re-evaluation Decision (July 2017), https://cape.ca/wp-content/uploads/2017/07/Notice-of-Objection-Glyphosate-FINAL-SUBMITTED-July-24-2017.pdf

 

[3] Voir L. Vandelac et M.-H. Bacon, « Avis d’objection à la décision de réévaluation RDV2017-01 sur le Glyphosate », présenté à l’Agence de réglementation de la lutte antiparasitaire, juin 2007. Voir aussi « Joint Notice of Objection to Federal Health Minister re: PMRA Re-evaluation of Glyphosate » https://cape.ca/wp-content/uploads/2017/06/Notice-of-Objection-Glyphosate-June-26-2017.pdf